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Le couple en péril

01 octobre 2005

Au départ, il y a deux personnes distinctes qui possèdent une identité propre et des secrets en lien avec leur trajectoire de vie. L’union de ces deux personnes repose normalement sur l’amour et la tendresse. Chacune veut s’engager à l’intérieur d’une relation durable dans le but de s’épanouir, de s’exprimer et de vivre (Sicuro, 2003). Ensemble, elles cherchent à se connaître, à s’apprécier, à partager et à se valider comme conjoint. Nous définissons donc le couple comme étant l’intégration de deux êtres différents en un tout (Allaire, 2005).

Dans son engagement, le couple peut souhaiter transmettre ou perpétuer la vie. Il ressent le besoin d’offrir son amour à un nouvel être qu’il chérira et prendra soin fondant beaucoup d’espoir sur ce petit en devenir. Il se prépare à sa venue et construit milles et un projets pour lui. Avant la naissance, les parents espèrent que leur enfant sera en santé. Ils leur arrivent aussi de penser à la maladie ou à l’invalidité sans trop y croire. Dès la naissance, certains souffrent de constater un handicap chez leur bébé. Ils doivent renoncer à un idéal de l’enfant en santé ce qui s’avère une dure épreuve.

La plupart des couples deviennent des parents heureux par une naissance ou une adoption sans problème. Ils oublient rapidement que durant la vie des maladies sévères peuvent affecter cet être. D’ailleurs, ils croient que leur amour pour lui sera une protection et qu’il ne pourra rien lui arriver de sérieux s’ils sont bons, attentifs et attentionnés. Mais, la maladie peut tout de même apparaître malgré leur affection, leur compétence et leur bonne volonté. Cette maladie peut être d’ordre physique ou mental, épisodique ou chronique. Elle peut surgir tôt ou tard dans le développement de l’enfant, durant l’adolescence ou à l’âge adulte, nuisant à son évolution et à la qualité de sa vie.

L’annonce de la maladie est une épreuve en soit et une source d’émotions négatives. Les réactions individuelles à une mauvaise nouvelle sont d’ordre psychophysiologique (agitation, envie de bouger, effondrement), cognitive (déni, blâme, intellectualisation, incrédulité, connaissance de la vérité), affective (colère, peur ou anxiété, impuissance, désespoir, honte ou culpabilité, délivrance) (Sicuro, 2003). Tout à la fois, le couple ressent de l’impuissance, de la colère, de l’injustice, de la tristesse et de la culpabilité. Si elle s’avère mortelle, les parents seront terriblement endeuillés. Le décès d’un enfant s’avère un événement tellement stressant qu’aucun chercheur n’a pu quantifier son effet sur la mère ou le père. Par contre, si la pathologie est intense, chronique et mentale, les parents doivent partiellement renoncer à cet être qu’ils ont vu s’épanouir et dont ils ont découvert toute la richesse durant quelques ou plusieurs années ainsi qu’à leurs projets pour lui. On distincte le deuil du renoncement puisque le vécu émotif diffère. La mort est irrévocable tandis que la maladie peut être épisodique ou chronique. Cependant, elle entraîne des transitions importantes de vie pour chacun autant dans le couple que dans la vie familiale (Weissman, Markowitz, et Klerman, 2000; Stuart et Robertson, 2003). S’il est souhaitable que ce vécu se déroule à l’intérieur d’un climat de compassion mutuelle, la réalité est souvent tout autre…

Haley (1979) évalue que les grandes étapes de la vie, tant conjugales que familiales, sont les moments où quelqu’un entre ou sort de l’union entraînant une crise, un changement prévisible. La maladie serait la sortie partielle d’une personne que l’on voyait comme entièrement saine. Il faut donc réapprendre à la connaître à l’intérieur d’une réalité souffrante voir même invalidante. Cette maladie suscite une modification importante dans les valeurs, les besoins personnels et les règles préalablement établies. Les tensions ressenties alors poussent tous les individus à se redéfinir. Les différentes unions sont en péril. Ce qui semble bien réel, c’est que la maladie exigera de tous une période d’adaptation, un réajustement de chaque membre de la famille et, évidemment, du couple.

Antérieurement, des chercheurs avaient émis l’hypothèse que la schizophrénie était d’origine familiale. On décrivait la mère comme dominatrice ou protectrice et le père comme faible, passif, distant et rejetant (Lidz, Cornelison, Fleck et Terry, 1957; Reichard, Tillman, 1950). Selon Haley (1980), d’autres études confirment la présence certaine de conflits entre les conjoints ou d’une manifeste incompatibilité comme responsables de l’apparition de la maladie de leur enfant. Ces anciennes hypothèses ont encore aujourd’hui une influence sur les gens et peuvent alimenter des accusations réciproques. Pourtant, la réalité est qu’une personne atteinte de schizophrénie peut avoir vu jour à l’intérieur d’une famille harmonieuse et affectueuse. De plus, il existe des conflits interpersonnels conjugaux dans des couples qui ont des enfants normaux non atteints d’un trouble mental. On a aussi évalué que la plupart des mères d’une personne atteinte de schizophrénie obtenaient des résultats normaux lors d’évaluation psychologique (Alanen, 1958). Il reste que le simple fait d’interroger un couple sur la maladie d’un des leurs éveille chez lui de la culpabilité.

Ces moments douloureux de la vie sont propices à la formation de secret. Dans un premier temps, le fait de se replier sur soi est utile pour le couple en lui permettant d’éviter des commentaires, des conseils ou des critiques de l’entourage social immédiat. À la longue, ce secret devient un frein qui empêche le vrai changement, donc toute évolution de l’individu, du couple et de la famille (Ausloos,1980). D’ailleurs, ce chercheur croit que la culpabilité semble à l’origine du secret. Ainsi, vouloir cacher aux autres la maladie mentale d’un proche signifierait que cette réalité rend honteux. Il se peut aussi que cet événement réveille d’anciens secrets individuels venant de son passé personnel.

Face à la maladie, le couple peut perdre de son importance et chacun pourra sur investir son rôle de parent au détriment de l’harmonie conjugal. C’est normal puisque les parents s’inquiètent de l’aide offerte, des effets secondaires de la pharmacologie et des divers traitements offerts par des étrangers. Ils redoutent le moment lorsqu’ils ne pourront plus s’occuper de cet enfant et s’interrogent sur ceux qui prendront leur relève.

Il se peut que chaque partenaire ait tendance à rechercher un coupable. Divers types de conflits interpersonnels peuvent surgir à l’intérieur d’un couple éprouvé (Sicuro, 2003). Une certaine inhibition peut ressortir si la frustration envers la pathologie ou du handicap est présente. Des situations de chat et de souris apparaissent si un des partenaires est émotif tandis que l’autre intellectualise. Des phénomènes de polarisation, c’est-à-dire lorsqu’un est l’hyper responsable et l’autre irresponsable, ou de triangulation soit une focalisation à excès sur l’enfant malade, peuvent naître. Ce qui conduit à l’établissement d’une distance et à de l’évitement, c’est lorsque l’autre peut décevoir et ne pas répondre aux attentes. Le blâme, l’accusation gratuite et la compétition entre les parents par rapport à leur enfant peuvent entraîner de l’hostilité. Alors, il peut y avoir présence d’abus verbaux et même de violence. Ces situations nuisibles pour le couple peuvent conduire à une crainte de l’intimité, un déni de l’importance de la relation pour soi et à de la méfiance. La forte tension ressentie entre les deux membres
du couple peut les conduire à se trahir lors de conflits de loyauté ou d’infidélité. Il n’est alors pas rare de remettre en question la relation de couple en se questionnant sur le maintien de celle-ci ou sa séparation.

L’intimité, c’est la capacité et la volonté de révéler à l’autre les aspects les plus vulnérables de nous-mêmes, tout en maintenant notre identité individuelle en dépit de notre peur d’être jugé (Schnarch,1997). Outre la préservation de son intimité, les défis du couple face à la maladie de leur enfant sont la conservation de leur affection mutuelle et de l’amour commun qu’ils ressentent pour leur enfant. Après tout, les deux partenaires souffrent de façon similaire et partagent une responsabilité qui s’inscrit à l’intérieur d’un désir d’être heureux (Allaire, 2005). Plus qu’à n’importe quel autre moment de la vie, il y a urgence à réévaluer son engagement et à se rappeler son choix de l’un de l’autre. Se comprendre mutuellement, c’est donner un sens constructif aux comportements de chacun tout en acceptant, respectant et célébrant les différences.

Pour échapper à ces conflits qui peuvent piéger un couple, il devient nécessaire d’être ouvert à l’autre et de devenir des bons communicateurs. Ce qui favorise la communication sont les sentiments adaptés au vécu. Ce qui nuit ? les sentiments inadaptés comme une peur excessive; les sentiments ou les émotions secondaires, par exemple une colère pour masquer la tristesse; ou les sentiments instrumentaux, par exemple être en colère pour ne pas prendre ses responsabilités. Il devient important d’éviter à tout prix les critiques, les blâmes ou les insultes (Planète non violente, 2005). Il est donc recommandé d’identifier les sentiments et les émotions, d’exprimer les désirs, les besoins ou les préférences, de formuler les demandes ou les refus clairement et de proposer des pistes de solution. Il est nécessaire d’éliminer les mauvaises habitudes suivantes : détourner la conversation, interrompre l’autre, se préparer mentalement à parler au lieu d’écouter, contredire, juger ou menacer.

Être ouvert à l’autre, c’est devenir créatif et adopter une attitude de collaboration (reseauproteus, 2005). Dans un premier temps, le fait de modifier son propre comportement s’il est inadapté devient indispensable et ceci, avant même de vouloir modifier celui de l’autre. Lors d’épreuves, il est normal de renégocier de nouvelles ententes et de faire des compromis selon les attentes de chacun. Redéfinir le couple tient compte des besoins et des désirs exprimés et de la formulation des projets mutuels. La maladie devient ainsi une occasion d’apprendre à se connaître et à croître dans l’adversité.

À la fin tout comme au début, il y a toujours deux personnes distinctes qui possèdent une identité propre et des secrets en lien avec leur trajectoire de vie. L’union de ces deux personnes soit le couple repose normalement sur l’amour et la tendresse…

Diane Allaire, psychologue
2005

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Références:
Alanen, Y. (1958). The mother of schizophrenic patients. Acta psychiat. et neurol. Scandinay, 33, suppl. 124.
Allaire, D. (février, 2005) Les défis du couple face à la maladie mentale d’un enfant atteint. Québec: Conférence offerte à l’Université Laval dans le cadre des activités de formation offerte par La Boussole.
Allaire, D. (juin, 2003). Perte du soi en santé. Québec, Centre d’entraide du trouble affectif bipolaire.
Allaire, D. (2004).Compétence personnelle, professionnelle. Université de Montréal : notes de cours.
Ausloos, G. (septembre 1979). Secrets de famille. Zurich : Conférence présentée au 6ième congrès international «Famille et thérapie de famille ».
Chalifour,J.(1989). La relation d’aide en soins infirmiers : une perspective holistique-humaniste. Boucherville : Gaëtan Morin éditeur.
Haley, J. (1979). Nouvelles stratégies en thérapie familiale. Paris : Delarge.
Lidz, T., Cornelison, A. R., Fleck, S. et Terry, D. (1957). The intrafamilial environment of schizophrenic patients, I. The father. Psychiatry, 20, 329-342.
Weissman, M. M., Markowitz, J. C., Klerman, G. L. (2000). Comprehensive guide to interpersonal psychotherapy. United States of America : Basic Books.
Schnarch, D. (1997). Passionate marriage: sex, love and intimacy in emotionally committed relationship. New York : Norton.
Sicuro, F. (2003). Stratégies pour aider les couples ou les individus à développer la véritable intimité dans leurs relations.
Gatineau : Conférence offerte au Congrès de Santé mentale.
Stuart, S. et Robertson, M. (2003). Interpersonal psychotherapy : a clinician ’s guide. London : Arnold.
http://www.planetenonviolence.org
http://www.reseauproteus.net

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